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Le statut administratif des vici

Vicus et Pagus
Comme nous l’avons signalé, les subdivisions administratives en Gaule actuellement connues sont les pagi et les vici. Ces notions reflètent une réalité spatiale, mais également une réalité politique et juridique.Elles apparaissent comme des structures relais des grandes cités. Les structures de ces entités, ainsi que leur répartition restent très hétérogènes ; peu représentées en Narbonnaise, elles le sont beaucoup plus dans le reste de la Gaule. Les vici sont assez bien documentés en Gaule Lyonnaise.

On a longtemps supposé qu’il existait une hiérarchisation administrative plaçant le vicus sous tutelle du pagus et ce dernier sous tutelle du chef-lieu de Cité. Cependant, cette hypothèse n’est pas sans poser quelques problèmes, car on ne dispose d’aucune preuve pour ce qui concerne une supposée soumission du vicus au pagus. D’autre part, s’il y a bien hiérarchisation, quelles sont les modalités ? En effet, on connaît des magistrats de pagus, qui disposent du ius edicandi, c'est-à-dire le droit d’émettre des édits, donc cela suppose une certaine autonomie du pagus par rapport au chef-lieu, mais jusqu’à quel point ? Quelles étaient les modalités d’une intervention des magistrats de la Cité dans le pagus ? Et de même pour les relations entre pagus et vicus ? Etant donné qu’il ne s’agit que d’hypothèses, on peut même envisager des rapports bilatéraux.

Aujourd’hui la thèse (Dondin-Payre, 1999) selon laquelle le vicus serait le centre administratif du pagus, espace rural, n’est plus d’actualité. Vici et pagi coexistent dans les civitates, et les liens entre les deux entités ne sont pas prouvés. Vici et pagi semblent indépendants, sous la tutelle directe de la cité.

Classification des vici en catégories d’après les textes
Les vici sont classés en deux catégories :
- les vici ruraux (les plus durs à identifier par des critères archéologiques) sont des agglomérations indépendantes, mais se situent sur la circonscription d’une cité ;
- les vici urbains désignent les quartiers d’une ville qui peut ne pas être la capitale de la cité.
Les différences entre les deux entités ne transparaient pas dans les textes de façon explicite. Les vici urbains sont associés en général à des quartiers multiples et/ou à des chefs-lieux.

Vici et magistrats

Les vici des Trois Gaule
Dans le contexte des trois Gaules, le vicus actuellement ne semble pas avoir eu ses propres instances administratives. Aucun texte, contrairement aux cas des pagi n’a témoigné d’un decretum ou d’une sententia vici, d’ordo vici. Aucun magistrat de vicus n’est connu dans les trois Gaules (excepté le cas unique de Sens). Dans tous les cas où un acte a été pris dans un vicus, il l’a été par un citoyen romain ou  non, sans titulature associée aux vici. L’acte est simplement nomine vicanorum (dans le cas des pagi, les textes évoquent des magister et des questeurs).

Les mandataires sont parfois des curateurs (ce qui n’est pas clairement exprimé). On note l’existence des curatores vici qui sont chargés des équipements publics et de l’organisation des jeux annuels. Chez les Trévires, la formulation dans les inscriptions laisse supposer que le vicus possède en permanence des curateurs. Cependant il faut distinguer les magistrats des représentants mandatés par consensus. Ainsi les curatores  et les actores ne sont pas de vrais magistrats nommés ou élus, ils agissent en fait au non des vicani (habitants du vicus). Les curatores ont pour objet des missions publiques alors que les actores ont des missions de gestion financière.  Le fait d’être “une personnalité juridique reconnue” n’a pas pour conséquence que ceux ci soient magistrats, ou que le vicus est administrativement indépendant.

Les vici de Narbonnaise
Sous Auguste la politique s’oriente vers la volonté de civiliser les provinces par l’urbanisme. La logique augustéenne souhaitait voir se détacher un chef-lieu afin d’affirmer la civilisation urbaine. L’évolution des communautés indigènes à cette époque est assez difficile à cerner.
La municipalisation a donc joué un rôle important dans l’assimilation des provinces de la Gaule à l’Empire Romain. En conséquence, le nombre de pagi et de vici est nettement plus faible que dans les Trois Gaules.
Si il ne semble pas  a priori y avoir de magistrat associé directement aux vici, des curateurs en seraient représentants pour les séances officielles (les curatelles sont des fonctions publiques, et non municipales). 

La question du dannus. Magistrat fictif ou responsable du vicus ?
Le plateae dannus semble être un magistrat de vicus, qui a pour charge d’administrer les voies et les places. Mais la  comparaison des différentes sources épigraphiques montrerait qu’il s’agirait plus d’une responsabilité que d’une réelle magistrature, une sorte de curatelle attachée à un vicus.  La question du Dannus n’est encore aujourd’hui pas totalement tranchée.
L’intégration des vici dans le tissu administratif et social
Les vici ne sont en rien restés à l’écart de la romanisation, comme on pourrait peut-être l’imaginer. Des équipements urbains élaborés sont même souvent attachés aux vici (tour de guet, des aménagements de marché, tribunal, estrade et annexes..). Notons que d’après les textes, les officiels agissent indifféremment dans les capitales et dans les agglomérations secondaires. Remarquons également que la structure administrative est mise en place au niveau du territoire, le pagus et non de l’agglomération le vicus. Ils sont dissociés et indépendants. Il n’y a pas de pratique plus indigène dans les vici que dans les structures très romaines des cités.

Les relations avec la cité, le pagus et les vici
L'organisation territoriale romaine alliait  une stricte subordination des cités aux ordres des gouverneurs de province, et une relative autonomie de ces mêmes cités pour leur gestion interne. Le mode d'administration imposé par l'Empire était donc pyramidal, à trois niveaux (Empire-province-cité), et la coordination des activités des cités lors, par exemple, de la construction de routes, était assurée par l'autorité du ou des gouverneur(s) de province.

Contrairement à la période de l'indépendance gauloise, il ne semble pas qu'une coopération ait existé entre cités : d'une part parce que les gouverneurs, voire l'empereur, veillaient à rester maîtres de toutes les décisions d'aménagement importantes, d'autre part parce que la cité constituait un cadre spatial suffisant pour toutes les activités économiques de l'époque. Pour la plupart des habitants de la cité, l'horizon spatial se restreignait en réalité à celui du vicus et du fundus, et ne dépassait jamais celui du pagus. Avec le début de troubles politiques au IIIème siècle et la tendance à un repli vers des structures territoriales restreintes, le pagus commençait d'ailleurs à s'affirmer comme l'entité territoriale la plus en adéquation avec les nouvelles conditions politiques et économiques.
La redécouverte du vicus
Un certain nombre de sites, jusqu’alors identifiés comme ceux de villae sont aujourd’hui revus comme ceux de vici.  Représenté dans la plupart des régions, ce courant bénéficie d’un phénomène de mode qui s’inscrit dans un processus classique d’inversion conduisant à une dénonciation du schéma colonial romain et à la valorisation des civilisations indigènes et des sociétés paysannes. Le vicus serait le grand oublié de l’archéologie ancienne alors qu’il constituait l’habitat par excellence des sociétés paysannes, l’ancêtre du village médiéval et moderne. Il est de fait que le progrès des techniques de fouilles et la professionnalisation de l’archéologie ont permis la redécouverte de l’importance de l’habitat rural groupé gallo-romain, ce qui constitue une des avancées de ces dernières années. On a reconnu l’extension de sites que l’on croyait limités aux bâtiments en dur, mettant un terme au mythe des centres monumentaux isolés qui avait pris une grande importance dans la Gaule de l’Ouest à la suite de leur identification comme des conciliabula, lieux de rencontre des peuples gaulois. La suite devait montrer qu’il s’agissait d’agglomérations urbaines dont les maisons d’habitation étaient construites en matériaux légers et n’avaient pas été reconnues. Comportant des sanctuaires dans lesquels les cultes dynastiques jouaient un rôle essentiel, ces « petites villes » étaient placées dans la dépendance administrative des chefs-lieux (Aupert et al. 1995). Une typologie des sites d’agglomérations secondaires a donc été proposée.

Les identifications abusives
Mais il existe des identifications abusives. En voici des exemples.
Dans son introduction à la Carte archéologique du Haut-Rhin, M. Zehner (Zehner 1998, 298) évoque ces difficultés à propos de plusieurs sites, en particulier à propos de Turkheim ainsi que de Rouffach interprété comme un vicus et qui figure à ce titre dans l’Atlas des agglomérations secondaires (Petry et al., 1994) (Zehner 1998, 73). Dans la partie occidentale du territoire des Pictons correspondant au département des Deux-Sèvres, où les agglomérations de ce type sont plus rares que dans le Haut-Poitou, on a identifié de grandes villae comme vici. J. et D. Hiernard citent deux exemples de ces identifications abusives, ceux de Fors et de Prahec (Hiernard et Simon-Hiernard 1996, 77, 172-174, 263-265).

En Languedoc, où la recherche sur les agglomérations rurales s’est développée en relation directe avec les travaux des protohistoriens sur les oppida et ceux des médiévistes sur les formes du peuplement durant le haut Moyen Âge, l’agglomération de Lunel-Viel étudiée par C. Raynaud est l’exemple classique d’une réinterprétation d’un site qui avait été d’abord identifié comme une villa et que l’on aurait pu placer parmi celles, qui, à la fin de l’Antiquité, perdent leur statut de résidence et continuent à être occupées par des populations paysannes (Raynaud 1990). Le site, qui se trouve sur le territoire de la cité antique de Nîmes, était connu au siècle dernier; des inscriptions y avaient été trouvées et on y plaçait une villa. Il n’a pas été dégagé dans son intégralité mais a fait l’objet d’interventions régulières qui, conduites méthodiquement, ont permis à C. Raynaud d’y reconnaître des thermes, des salles à pavement de mosaïques associés à des éléments architectoniques, une voirie, des habitations dont le petit nombre et la modestie contrastaient avec l’importance des locaux agricoles et artisanaux, – le tout formant un ensemble au plan régulier et couvrant environ 1 ha –, des cimetières à inhumation et des espaces cultivés.
Une approche spatiale du site, – son positionnement dans le réseau viaire régional –, a montré que Lunel-Viel occupait une position de carrefour dans la centuriation qui structurait le paysage antique dans cette partie du Languedoc. Une présence aristocratique y est prouvée par les épitaphes de deux magistrats de Nîmes trouvées sur le site et qui laissent penser que ces derniers possédaient une résidence familiale dans le vicus ou à proximité. Elles montrent que les élites interviennent également dans la vie des communautés villageoises : le luxe des édifices publics résulterait précisément d’évergésies (Raynaud 1990).

Dans son Manuel d’archéologie, A. Grenier accordait une attention particulière à la difficulté d’une distinction claire entre villa et vicus. Il rappelait un passage de Frontin qui, évoquant les conflits juridiques entre propriétaires privés et cités en Afrique, écrit : « les propriétaires privés possèdent dans ces domaines un populus plebeius nombreux ainsi que des vici entourant des villae comme un rempart (in modum munitionum) » (Frontin, 53). Il donnait deux exemples où vicus désignerait un groupement de fermes :
le vicus Savarus, nommé par un milliaire (CIL XIII, 4549), correspondrait à un groupe de villae des environs de Lorquin (Moselle), et le vicus Ambitarvius (vicus supra confluentes chez les Trévires) qui revendiquait d’avoir vu naître Caligula » (Suétone, Caligula, 8) et qui « paraît avoir été composé d’une quarantaine de villae éparses dans la forêt qui, de Coblence à Boppard, couronne les hauteurs entre la Moselle et le Rhin » (Grenier 1919 ; Ihm 1894). Les sites majeurs d’Anthée et de Chiragan lui servaient d’illustration.

Les nouvelles approches

La description du territoire rural
Dans une approche plus moderne et plus professionnelle que celle de Grenier, la typologie est devenue un outil essentiel de l’étude des formes de l’habitat. Permettant de mettre de l’ordre dans une énorme documentation, elle raisonne sur les formes et les dimensions des pièces, des caractéristiques de leur agencement et de leur relation avec les espaces de circulation et les cours. On peut cependant distinguer trois situations. La géographie agraire a accordé une attention croissante à la dimension sociale et économique des données archéologiques et, par souci de généralisation et de systématisation, a favorisé l’établissement des premières typologies de villae puis de vici. D’agraire, elle est devenue rurale, c’est-à-dire qu’elle intègre l’étude de faits qui n’étaient pas agricoles, tels que les activités artisanales ou industrielles ou l’impact de l’installation des urbains. Puis est apparue une « géographie spatiale » dont les concepts et les méthodes ont été utilisés par les archéologues pour l’analyse du « territoire ». S’agissant de la période antique, l’espace n’est plus appréhendé seulement comme espace de la cité mais aussi comme un espace géographique auquel peuvent être appliqués les concepts utilisés en analyse spatiale, en particulier celui de centralité. La géographie actuelle développe des méthodes de traitement de l’espace qui relèvent des mathématiques appliquées aux sociétés. Largement utilisées par les préhistoriens pour l’analyse « intra site », les techniques de quantification ont fait leur apparition dans l’analyse de l’espace des sociétés antiques grâce à la mise au point d’un programme d’analyse statistique multivariée par des archéologues du Sud-Est en collaboration avec des géographes spatialistes, le programme Archaeomedes (Favory et Fiches 1994). Les traitements statistiques élaborés  ne distinguent pas finalement entre villa et vicus et ne sont d’aucun secours pour préciser des typologies qui, elles-même, nous renseignent très mal sur les réalités sociales, économiques et administratives correspondant aux édifices. Pour Favory, cette difficulté est inhérente à l’objet même de l’étude. En fait, ni les données textuelles ni les données archéologiques ne justifient l’opposition que l’on établit entre ces deux termes.
Elle n’a pas plus de pertinence en termes d’analyse spatiale. La définition du vicus pose de grands problèmes (Tarpin 1999). En fait villa, – qui en français a donné le mot ville –, et vicus ne s’opposent pas pour lui en terme de groupement et de dispersion ; ils ont la même origine et s’opposent à domus et à urbs pour désigner des formes de l’habitat rural. Car si cet habitat est rural, aucun des deux n’est nécessairement agricole. Il présente aussi la caractéristique commune d’être pleinement intégré au système romain, ce qui se traduit par la présence des élites romaines.